Le livre des transformations


25 février 2012

Oracle du Yi Jing

Questions

 

[la matrice des huit tri-grammes du Yi Jing]

tao Yi Jing2

 

Question 01 du 21 Juillet 2011 [posée à l'oracle sur le lieu de vacance, la météo est mauvaise, il pleut, il fait froid, il y a du brouillard, nous sommes en montagne à quelques kilomètres de la frontière espagnole]

Question : Faut-il passer la dernière semaine de vacance en Espagne ?

Réponse : "Prépondérance du petit". "L'oiseau qui s'envole ne laisse qu'un cri, il ne convient pas de monter, il convient de descendre". Suivant les conseils, nous ne nous mettons pas en avant, nous n'entrepenons pas un nouveau déplacement et nous rentrons une semaine plus tôt ...

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Hexagramme 62 - Petit excès : le tonnerre "Zhen" (la secousse) est sur la montagne "Gen" (la stabilité)

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Question 02 du 22 Juillet 2011 [cette question me taraude depuis plusieurs semaines, comme tout un chacun des considérations objectives, d'autres moins, en sont à l'origine]

Question : Dois-je changer d'entreprise à la rentrée ?

Réponse : "La contenance". " Absence de faute, ténacité profitable, profitable d'avoir où aller". L'oracle conseille de "trouver la force de se maintenir vigoureusement et sans crispation, tout en s'adaptant, afin de maintenir son cap sans se disperser, avec la nécessité de renouveler sa motivation". Et je ne pense pas que mon entreprise ait un quelconque moyen d'action sur le Yi Jing !

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Hexagramme 32 - Endurer : le tonnerre "Zhen" (la secousse) est sur le vent "Xun" (adaptation continue)

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Question 03 du 22 Juillet 2011 [posée par mon fils ainé qui commence à penser à la suite de ses études]

Question : Est-ce que j'aurai le bac avec mention pour poursuivre des études de médecines ?

Réponse : "L'ascension"."Situation d'enracinement profond permettant une croissance lente et graduelle". L'oracle conseille de "laisser la situation prendre forme peu à peu pour qu'elle se solidifie en s'enracinant, afin de pouvoir s'épanouir pleinement". Mon fils comprend le sens de la réponse. Légèrement perplexe, il est néanmoins rassuré et sa confiance dans ses capacités est renforcée.

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Hexagramme 46 - Croissance : la terre "Kun" (nourricière et protectrice) est sur le vent "Xun" (adaptation continue)

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Question 04 du 13 Aout 2011 [la question est posée dans le métro parisien en compagnie de mon fils via une apps téléchargée sur l'Ipod]

Question : Est-ce que la famille va repartir quelques jours en vacance d'ici la fin des vacances ?

Réponse : "Le voyage". "Voyager apporte le succès en ce qui concerne les petits problèmes. Une bonne détermination lorsque vous voyagez vous apportera le bonheur." L'oracle apporte les précisions suivantes : "Être hors repères. Souplesse, écoute et patiente rendent la situation fertile. Être hors repère offre des opportunités d'enrichissement par la découverte". Nous cherchons depuis activement un lieu de séjour...

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Hexagramme 56 - Voyageur : le feu "Li" (la lumière, le discernement) est sur la montagne "Gen" (la stabilité)

tao 2

 


 

Le Yi Jing : "le livre des mutations"


Questions futiles, questions utiles, questions au long court ou de moyen terme, questions posées à la première personne du singulier ou du pluriel, rien ne semble devoir désarçonner l'oracle du Yi Jing.

Comme mon fils je reste perplexe devant la richesse et la clareté des réponses apportées à nos questions par un document vieux de plus de 2000 ans, véritable "bible" à l'origine du Tao (les concepts du Yin et du Yang y sont décrits pour la première fois) et de la doctrine de Confucius, à la source même de la civilisation chinoise.

Yi Jing livre

L'ouvrage "Pratique et interprétation pour la vie quotidienne" d'Arlette de Beaucorps et Dominique Bonpaix apporte des commentaires détaillés et une méthode claire de lecture des hexagrammes. Il précise que "consulter le Yi Jing c'est d'abord poser une question. C'est ensuite procéder à un tirage aléatoire des six traits qui composent un hexagramme et déterminer la dynamique obtenue par ces traits ...".

En m'appuyant sur les commentaires du livre de Beaucorps et Bonpaix, je ne décris dans mes 4 questions pour des raisons pratiques que l'interprétation de l'hexagramme dit de "situation", ce qui limite bien évidemment le champs de l'analyse.

Le site de référence de l'association pour "l'étude et l'usage du Yi Jing" en France, le Djohi, est accessible par ce lien.

 

Au fait, pourquoi cet intérêt soudain pour le Yi Jing ?

Sans consulter l'oracle (cela pourrait vite devenir une encombrante habitude) voici un premier élément de réponse :

Brume

["Paysage d'été en pyrénées atlantiques"]

 

Un second élément est la lecture conseillée judicieusement par un collègue et ami (merci Michel) du livre de Philip K. Dick, le Maître du Haut Château de 1962. Ce livre "en abîme", dont les thèmes sont chers à P. K. Dick, apporte habilement une série d'interrogation sur la perception de la réalité. Ici il s'agit de l'interprétation de la victoire sur le nazisme par les personnages du roman en fonction de leur lecture du Yi Jing .

Ma curiosité se nourrit également de la lecture en cette fin d'été de l'ouvrage désormais classique du spécialiste français du Yi Jing, Cyrille J.-D. Javary, "Le discours de la tortue", dans lequel l'auteur nous livre les clefs de la pensée chinoise au travers des diverses interprétations et commentaires du Yi Jing au fil des siècles.

Discours tortue

 

Si vous êtes un utilisateur régulier ou occasionnel du Yi Jing, pourriez vous me fournir des éléments d'appréciation sur la qualité et la "pertinence" des réponses dans le temps. En particulier avez vous été amené à poser plusieurs fois de suite la même question à intervalle régulier ? Dans ce cas la nouvelle réponse a t-elle apporté un complément à la prédiction précédente ? A l'inverse, si la nouvelle prédiction infirme radicalement la précédente, qu'elle a été votre attitude ?

Je reste pour l'instant "scotché" par la précision des réponses à une question précise, comprenant bien qu'il s'agit avant tout d'un outil d'aide à la décision par rapport à un instant et à une situation donnée.

 

A la suite de ce billet, vous trouverez ci-dessous, dans la rubrique "commentaires", une série d'échanges sur la question du temps dans le Yi Jing avec Alain Leroy (http://www.obopo.com/article-5875-1.html).

 


 

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24 février 2012

Orient/Occident - "suites cachées" du Yi jing ou "French theory"

 

 dragon-rouge-chine

 

La démonstration qui suit s'adresse avant tout aux passionnés du Yi Jing, aux prétentieux et aux fous.

 

Dans cetteMatrice Yi Jing table de correspondance ou table d'interprétation des tirages des hexagrammes, reproduite de manière artisanale, les résultats des combinatoires de deux tri-grammes sont donnés sous forme d'une liste de nombre de 1 à 64 auxquels correspondent des "commentaires" issus de la tradition confucéenne.

Je vois ici émerger un agencement ancien. Pour obtenir ce résultat "fait main", j'ai bouleversé l'ordre traditionnelle de présentation des tri-grammes dans l'espoir de retrouver une suite "cachée" ...

Je constate que sur les quatre premières figures verticales et horizontales, les plus anciennes historiquement, représentant le Ciel (Qian), la Terre (Kun), l'Eau (Kan) et le Feu (Li) - tiens tiens, les 4 éléments déjà présents chez les pythagoriciens, nous y reviendrons ! - des associations sous forme de binôme relient symétriquement chacune des figures par simple inversion des tri-grammes (voir les traits en pointillés) Ainsi 5 ("Attendre") lié à 6 ("Plaider sa cause"), 7 ("Armée") lié à 8 ("Alliance"), 11 ("Prospérité") lié à 12 ("Adversité"), 63 (Déjà traversée) lié à 64 (Pas encore traversée) - ce binôme, le dernier de la liste, est généralement considéré comme bénéfique même s'il n'y a pas dans l'absolu de "bonnes" ou de "mauvaises" figures. Il clôt les 64 "étapes" du Yi Jing en préparant le retour vers la première, "Élan créatif". Excepté le binôme 13 ("S'entendre avec tous") et 14 ("Grand réalisé") dont les figures à première vue semblent "indépendantes", les autres hexagrammes témoignent de stratégies complémentaires ou antagonistes. 

L'ajout "tardif' - dans le courant du 1er siècle de notre ère - des 4 autres figures (Zhen le tonnerre, Gen la Montagne, Sun le Vent et Dui la Mer) explique peut-être la "symétrie brisée" des associations suivantes. Je découvre des binômes potentiels en dehors du cadre d'origine : ainsi 25 ("Spontanément") semble lié à 26 ("Grand Apprivoisé") ; 33 ("Faire retraite") semble lié à 34 ("Grand force") ; 43 ("Se montrer résolu") semble lié à 44 ("Etre accueillant"). Mais force est de constaté que la simple inversion des tri-grammes ne fonctionne plus, le 33  par exemple ("Faire retraite") se compose ainsi des tri-grammes Qian (le Ciel) et Gen (la Montagne) alors que le 34 ("Grand force") se compose de Zhen (le Tonnerre) et de Qian (le Ciel) ...

 

Pour toi lecteur curieux et courageux qui m'a suivi jusque là, voici un instant sublime. Ce que d'autres auront peut-être appris dans les livres ou auprès d'un maître, je l'ai découvert cet été, au fin fond de ma montagne brumeuse, au bout de quelques nuits solitaires (voir le blog du mois d'Août). Ma découverte, je te l'offre, qu'elle te rende heureux !

 

En fait la construction du Yi Jing est bien des plus subtil mais elle n'a rien, non vraiment rien de mathématiques ni d'apriori logique au sens "grec" du terme. Le Yi Jing nous raconte des histoires, ça nous le savions déjà. Chacun des hexagrammes composé de ces deux tri-grammes expose une interprétation avec différentes ramifications possibles (voir les hexagrammes dit de "perspectives", "mutants" etc.).

Nous venons de voir qu'assemblés en binôme ils s'opposent ou se complètent , entre "attendre" (5) et "plaider sa cause" (6) et avant même de lire les commentaires associés, on imagine deux stratégies face à une situation bloquée. En effet, l'hexagramme n° 5 précise qu'il s'agit "d'apprendre à attendre en étant confronté à une situation sur laquelle il y a peu de prise". Le n° 6 indique qu'il faut "apprendre à plaider sa cause pour régler une situation de conflit dans laquelle les protagonistes sont partie prenante" ... suivent les commentaires ancestraux non dépourvus de "rebondissements", que je vous laisse découvrir dans les ouvrages du Yi Jing.

A la lecture des commentaires ancestraux, une bonne partie de ces hexagrammes sont "solitaires", ils ne s'accordent ni avec celui qui précède, ni avec celui qui suit, ni semble t-il avec aucune autre figure. C'est le cas par exemple du 27 "Nourrir". Il traite de l'entretien de la vie au quotidien avec une double problématique d'absorption et de diffusion. Et cela à différents niveaux physique, relationnel, autres. Seul, il se suffit largement à lui même et "absorbe" toute réflexion sans qu'il soit nécessaire de lui adjoindre toute autre interprétation.

Mais il existe aussi de véritables "suites", des combinaisons de figures qui racontent une histoire complexe pleine de rebondissements. Ces suites d'hexagrammes, j'en distingue trois. Elles se composent d'au moins un tri-gramme semblable, leur numéro se suivent jusqu'à rencontrer un hexagramme composé de nouveaux tri-grammes et de sens radicalement différents. Elles peuvent intégrer des binômes tels que ceux vus précédemment qui alors s'étoffent et se complexifient.

 

Prenons les une par une.

1 - la suite que j'appellerai "Apprentissage vers la maturité" : combinaison de 6 figures 3, 4, 5, 6, 7 et 8. Elle débute par des "Difficultés initiales" décrivant une situation riche en potentialité mais empreinte de difficultés emmélées. Elle est suivie par "Jeune fou", une situation où l'initiation et l'éducation nécessite une transmission éclairée. L'inexpérience y est toujours porteuse de potentiel. L'"attente" lui succède comme apprentissage. la situation vécue n'a alors pas de prise et tout peut-être gâché par l'impatience. Survient une situation de conflit où les protagonistes sont partie prenante, il faut alors "Plaider sa cause", ne pas perdre le sens commun et réaliser une analyse objective. Vient alors le temps de la mobilisation de son "Armée" dans un contexte défensif autour des énergies rassemblées et de l'autodiscipline. L'"Alliance" conclue ce développement par un rassemblement autour d'un objectif commun et d'un pôle fédérateur. Remarquons que cette suite démarre immédiatement après les binômes 1 ("Élan créatif") et 2 (Élan réceptif") et que nous y retrouvons les binômes 5-6 et 7-8.

Le tri-gramme commun est le "Kan", l'eau. C'est le seul tri-gramme qui possède une connotation inquiétante. Il génère une dynamique de peur est d'angoisse qui en fait, se révèle très favorable par la réaction qu'il provoque. La suite sous sa forme graphique est la suivante :

 

Apprentissage vers la maturité

 

2 - la suite que j'apellerai "Cheminement vers la réalité" : combinaison de 6 figures 9, 10, 11, 12, 13 et 14. Elle débute par le "Petit apprivoisé" décrivant une situation limitée, modeste, qui demande à s'épanouir. Elle se poursuit avec la "Démarche", nécessitant un comportement prudent. Puis la "Prospérité" apporte dans un contexte d'ivresse printanière un courant ascendant et épanouissant. Las, s'ensuit l'"Adversité", une situation de blocage où l'échange n'est plus possible. c'est le temps du repli. Puis vient le temps de "l'entente avec tous", on accueille l'autre dans toute sa différence en cherchant l'harmonie. En fin d'étape, le "Grand réalisé" rend les choses réelles, toutes les potentialités sont alors présentes dans tous les domaines. Remarquons qu'elle est dans le prolongement de la précédente et que nous y retrouvons le binômes 11-12

Le tri-gramme commun est le "Qian", le Ciel. C'est un tri-gramme qui enclenche mise en mouvement, créativité et vigueur. La suite sous sa forme graphique est la suivante :


Cheminement vers la réalité    

 

3 - la suite que j'appellerai "Ombre et lumière" : combinaison de 4 figures 35, 36, 37 et 38. On commence par "Avancer au grand jour" et par se mettre en avant malgré les difficultés dans une situation risquée. Puis vient le temps de la "Lumière obscurcie" et de la recherche de la protection. On reconnaît le danger d'une situation dont on n'est pas responsable et on apprend à s'en préserver. Pour les "Gens du clan" c'est alors le moment de l'apprentissage de la mise en commun dans une structure organisée fonctionnant selon des règles établies. Pour finir des "Divergences" surviennent résultats de contradictions. Seules de petites actions sont possibles et offrent des possibilités de développement. Cette suite plus courte ne recoupe pas d'autre binôme. L'hexagramme suivant me pose souci (39, "Obstruction"). Il semble prolonger la suite "ombre et lumière" mais en y regardant de plus près il s'inscrit dans un autre contexte qui "obscurcit" la figure précédente sans apporter de réelle valeur ajoutée au développement. Par contre, il fonctionne parfaitement en binôme avec la figure suivante (40 "Délivrance). Les titres parlent d'eux mêmes. Enfin cette suite est composée du binôme 35-36.

Le tri-gramme commun est "Li", le Feu. C'est un tri-gramme qui enclenche une dynamique permettant lucidité et discernement. La suite sous sa forme graphique est la suivante :


Ombre et lumière

 Pour ceux qui le souhaiteraient je tiens à leur disposition la liste exhaustive des hexagrammes de type 'solitaires', 'binôme' et 'suite'.

 

Cette vision du Yi Jing, que je n'ai, rappelons le, rencontré encore nulle part (cela dit je ne parle ni ne comprend le chinois) me semble densifier ce texte deux fois millénaire en lui apportant une "vie en soi", autonome de toute prédiction, comme une sorte d'histoire à l'intérieur de l'histoire qui décrirait une histoire en train de se faire ... et toujours pas de substance hallucinogène en vue !

 

 

Nous reprendrons la prochaine fois notre comparaison entre orient et Occident, Yi Jing et Tétraktys au travers de l'interprétation des mutations Yin et Yang, de la symbolique de l'unité et du multiple dans ces deux sociétés au travers de l'Un, du deux et ... du trois.

 


 

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21 février 2012

Orient/Occident - entre Yi Jing et Tétraktys


   tetractys 2               Taiji-trigrammes 1


            Tetraktys / Pythagore                                Taijitu  / Tao

                    Occident                                                   Orient                           

                     cyclades                                           dragon-rouge-chine

 

Comme tu l'auras Ô cher lecteur certainement remarqué d'un simple coup d'oeil, ces deux structures pyramidales révèlent quelques similitudes : quatre étages de haut, un assemblage ordonné de figures géométriques (point, cercle, trait continu, trait discontinu), des suites logiques entre chaque étage de bas en haut (4.3.2.1 pour le Tétraktys ; 8,4,2,1 pour le Taijitu) ...

Et n'est-il pas question dans les poèmes qui les accompagnent de proclamer le dévoilement des mystères de ce monde et la révélation de structures cachées ?

Que signifient en fin de compte ces nombres qui "engendrent dieux et hommes", ces mutations qui donnent naissance à des figures donnant elles même "naissance aux événements humains" ?

 

Entre Tétraktys de Pythagore et Taijitu du Tao, le jeu des similitudes et des différences m'emmène, noctambule mutant,  vers de nocturnes pérégrinations ...

 

En poursuivant mon cheminement estival en compagnie du "livre des transformations" (ou Yi Jing - voir le papier précédent), je croise sur ma route en ce tout début d'automne, une pensée grecque parmi les plus anciennes et mystérieuses, la pensée pythagoricienne.

Au fil des lectures l'intérêt pour ces "figures" ne fait que croître. Au travers de ces deux formes originaires de pensée conceptuelle, le Yi Jing et le Tétraktys, ce sont ni plus ni moins les contours de la sagesse chinoise et de la philosophie grecque qui se dessinent (rappelons que le terme de philosophie est employé justement depuis Pythagore). Ne sont-elles pas elles mêmes les socles des mondes confucéen et taoïste pour l'orient, du platonisme et de l'aristotélisme pour l'occident. Et donc essentielles aujourd'hui encore à l'approche de ces deux civilisations (pensons à l'idée de l'Un et du Bien chez Platon, héritée des pythagoriciens, qui irrigue ensuite les principales religions monothéistes de la planète jusqu'à nos jours).

Enfin ces deux "pensées", au delà de leur aspect figuratif et symbolique, se développent quasi simultanément de chaque côté de l'orient et de l'occident (même si la gestation est plus longue pour le Yi Jing), autour des Vème et IVème siècles, comme si l'humanité franchissait alors un cap, dans la continuité quelques siècles plus tôt de celui de l'agriculture et de la domestication animale.

 

Je chemine essentiellement en compagnie du philosophe Lucien Jerphagnon ("Histoire de la pensée"), des "Pré-socratiques" présentés dans la Pléiade et au côté d'Anne Cheng et de son "Histoire de la pensée chinoise".

 

"Au commencement était le point ..."

 


 

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20 février 2012

Orient/Occident - le judo des interprétations

 

Donc, au commencement était le point ... en fait pas tout à fait !

En relisant successivement les poèmes du Tao et de Pythagore on s'aperçoit qu'à l'origine il a d'un côté un "faîte suprême" et de l'autre un "nombre divin", mais nous reviendrons plus en détail sur ces causalités dans un prochain billet.

En observant attentivement les deux structures pyramidales présentées dans le billet précédent, on remarque au premier abord de nombreuses similitudes.

 

 

cyclades

Du côté grec, une mystique des nombres.

Livrons nous à quelques opérations élémentaires : Pour les pythagoriciens, TOUT EST NOMBRE. Ils associent chaque nombre (entier) à une figure géométrique. Dans notre exemple, en additionnant les points de chacune des lignes (4, puis 3, puis 2, puis 1), on obtient le nombre 10 qui donne à son tour son nom grec au "Tétraktys" (ou "décade") associé à la figure du triangle.

Ne connaissant ni les nombres réels (dont les négatifs font partis), ni les décimales, 1, 2, 3 et 4 sont bien pour les grecs les quatre premiers chiffres de toute numération. Le triangle représente l'être parfait car il contient toute les dimensions de l'espace : 1 (le point), 2 (la ligne), 3 (la surface) et 4 (le solide).  Et rappelons que les grecs, comme la plupart de leurs voisins à cette époque, utilisent le système décimal d'après lequel les dizaines se succèdent en ajoutant une unité (10+1 etc.).

Sans l'aide d'aucune substance hallucinogène, je vois rapidement se dessiner une figure octogonale au centre du triangle. Puis je compte un  ensemble de 13 triangles (si si, regardez bien), puis des suites de 4 points sur chacun des 3 côtés du triangle avec, en prime, un point hypnotique au centre de la figure (toujours sobre !) ... Je m'arrête là mais on pourrait toujours faire le même exercice pour la pyramide, figure géométrique également sujet de vénération pour les pythagoriciens.

Ces "interprétations géométriques du cosmos" participaient des cérémonies d'initiation au sein des écoles pythagoriciennes de l'antiquité. Comme le souligne amusé Lucien Jerphagnon dans son "Histoire de la pensée", les recalés à l'entrée des écoles étaient nombreux. Ils sont venus au fil du temps grossir les rangs des adversaires et contempteurs du système pythagoricien !

Présenter la symbolique des nombres chez les grecs anciens n'a pas grand intérêt, elle nous paraîtrait d'ailleurs souvent tirée par les cheveux et ne rendrait pas justice au formidable foisonnement d'idées de ces siècles d'or. De plus comme nous l'avons vu elle a rapidement été critiquée par les grecs eux même.

Voici ce qu'en pense Aristote deux générations après Pythagore : "Autre point : comment doit-on comprendre que les attributs du nombre et le nombre lui même sont causes de ce qui est dans le ciel, comme de ce qui devient dans le monde sublunaire (sous la lune), si aucun nombre n'existe en dehors de celui dont est constitué le monde ?" (Métaphysique, A, chap. VIII).

C'est un peu subtil mais pour Aristote c'est une fin de non recevoir. En quelque sorte il "casse" méchamment les pythagoriciens ! D'autant qu'il remet ça quelques chapitres plus loin en se demandant ce qu'il faudrait penser d'une même combinaison de nombres représentant des objets différents. Peux tu imaginer par exemple que la lune et le soleil constitués des même nombres soient semblables en tout point ? Ah Aristote,  précis et logique dans toutes ses démonstrations et quelque soit son sujet d'étude ...

Rappelons que pour l'école pythagoricienne, l'ensemble des objets de l'univers, dont nous faisons partis, sont générés et mus par les nombres eux mêmes. La connaissance des mathématiques permettant seule au final de comprendre et d'anticiper le fonctionnement du cosmos. Comme le précise Lucien Jerphagnon, "la mathématisation du réel donne une meilleure prise sur le monde, et donc permet de l'organiser sur le plan technique, esthétique, symbolique, etc. De plus, elle contente un besoin mystique."

Nous reviendrons par contre plus en détail dans un prochain billet sur la symbolique des nombres "un" et "deux",  son influence non négligeable sur l'histoire de l'occident et ses similitudes avec la pensée orientale. Mais rendons grâce d'ore et déjà aux grecs et en premier lieu aux Pythagoriciens, d'avoir cherché dans la nature les principes d'harmonie du Beau et du Bien au delà de la perception chaotique des sens.

 

 



 

dragon-rouge-chine

Et du côté chinois, un monde de mutants !

Les "mutations" associées à la pensée taoïste présentées ici sous forme pyramidale sont décrites dans le Yi Jing ou  "livre des mutations", l'un des cinq grands classiques de la littérature chinoise constituant le socle de la civilisation chinoise jusqu'au début du XXème siècle.

En dessous du symbole d'énergie du Tao, le "Tai Ji" à la forme si caractéristique, succèdent un Yang (1 trait) et un Yin (2 traits), puis un ensemble de 3 niveaux de traits avec pour chacun de ces tri-grammes un  idéogramme chinois associé, puis des ensembles à 6 niveaux de traits ou hexagramme (3 x 2 tri-grammes ou idéogrammes opposés 2 à 2). Pour plus de détails se reporter au site DJOHI (association pour l'étude et l'usage du Yi Jing).

Pour la suite il va falloir me faire un peu confiance et admettre, au travers de diverses associations, que la table de huit joue bien le rôle du système décimal grec : on compose 8 tri-grammes de 3 niveaux soit 24 combinaisons possibles, puis on multiplie par eux même les 8 tri-grammes obtenus précédemment et l'on obtient 64 combinaisons possibles (8x8 tri-grammes), chacune correspondant à un hexagramme. Au total ce sont 384 combinaisons (64 x 6 niveaux - ou 8 x 48) qui déterminent la prédiction de l'oracle du Yi Jing *.

Comme pour le tétraktys, on note une progression mathématiques dont les racines sont constituées par les nombres 1-2-4-8 :

"L'un poutre faîtière" (nous y reviendrons), puis les deux modèles yang et Yin suivi de quatre associations possibles pour ces deux traits, puis les huit hexagrammes etc. ce qui en "langage grec" peut se traduire aussi en puissance de 2 (2°, 2', 2², ...).

On peut également ajouter que sa structure logique a en son temps impressionné Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l'arithmétique binaire (le Yin et le Yang, le simple et le complexe, le pair et l'impair etc.).

Pour la petite histoire de l'informatique, la base 64 est universellement utilisée de nos jours dans les échanges entre ordinateurs  pour transmettre les messages, en particulier ceux du courrier éléctronique et ceux du forum Usenet. Ces échanges sont définis en tant que codage MIME.

 

Donc la logique des nombres tiendrait une place prépondérante au même titre que l'association du un, du deux, du trois, du quatre et du dix chère au Tétraktys ... cela reste à vérifier.

 

Mme Anne Cheng donne au Yi Jing une portée historique et philosophique considérable : "La longue et riche tradition interprétative qui s'est formée autour du Yi lui donne valeur de traité cosmologique et symbolique à portée éternelle et universelle ... Unique en son genre, sans équivalent dans d'autres civilisations, c'est un livre de vie autant que de connaissance qui contient toute la vision spécifiquement chinoise des mouvements de l'univers et de leur rapport avec l'existence humaine."  Bigre !

Mais cheminons un instant au côté de Carl Gustav Jung, célèbre psychanalyste allemand épris lui aussi du Yi King (autre appellation du Yi Jing) : "Il n'est nullement facile d'entrer dans une mentalité aussi lointaine et mystérieuse que celle dont émane le Yi King... On ne peut guère d'autre part traiter par le mépris de grands esprits comme Confucius et Lao Tseu, si l'on est capable d'apprécier la qualité des pensées qu'ils représentent. On peut encore moins omettre de voir que le Yi King fut leur principale source d'inspiration." ("Préface à l'édition anglaise du Yi King", 1949).


Il n'y a aucune logique causale dans le Yi Jing, il n'y a pas non plus d'approche métaphysique ni aucun questionnement de l'Etre sur le modèle des grecs. Mais s'y trouve la formulation la plus achevée de l'extrème attention que prête la pensée chinoise à ce qui est en germe, ce qui n'est pas encore en gestation : "Toute la science divinatoire du Yi Jing repose sur le postulat que le futur est déjà dans le présent à l'état de germe" ... "Dans les mutations, le "Yang" représenté par un trait continu est dit "rigide" ; c'est le pareil à soi même ; le "Yin" figuré par un trait dicontinu est dit "souple" ; c'est l'ouverture à la différence".

"un Yin, un Yang, tel est le Dao" ("Commentaire de Zuo" cité par Anne Cheng, "Histoire de la pensée chinoise").

 

Au XXème siècle, Carl Jung déjà cité développe à partir de son interprétation du Yi Jing, le concept de "synchronicité" diamétralement opposé au point de vu causal occidental. La coïncidence des événements dans l'espace et dans le temps prend alors un sens particulier signifiant plus qu'un simple hasard. Ce sont ces "coïncidences" qui transparaissent au travers de figures du Yi Jing.

 

Revenons un instant sur ces figures complexes et leur éventuelle portée  mathématiques. Les hexagrammes sont des figures basées sur la combinaison de six traits dont chacun peut prendre l'une de ces deux formes : le trait plein (Yang) et le trait redoublé (Yin). Ces deux formes elles-mêmes se subdivisent en deux catégories : trait naissant et trait mutant.

À chaque hexagramme sera ajouté ultérieurement un commentaire comportant des indications sur la qualité de l'état concerné.

Lors d'une "divination" et d'un tirage des caractères Yin et Yang, il s'agit d'obtenir une "figure" à l'aide des chiffres de 6 à 9 pour connaître les caractéristiques de la situation émergente *. Les caractères pairs et impairs déterminant les principes masculin ou "Yang" (chiffres impairs 7 et 9) et féminin ou "Yin" (chiffres pairs 6 et 8). Au fur et à mesure du tirage, les caractères de l'hexagrammes apparaissent permettant l'interprétation de l'oracle.

 

En résumé, lorsque le tirage s'effectue avec trois pièces (par exemple chiffre 2 pour pile et le chiffre 3 pour face), on obtient :

 2+2+2=6 soit Yin mutant noté  yin_mut.gif    
 2+2+3=7 soit Yang naissant noté  yang_nais.gif    
 2+3+3=8 soit Yin naissant noté  yin_nais.gif    
 3+3+3=9 soit Yang mutant noté  yang_mut.gif    

- pour avoir une idée plus détaillée des techniques de tirage et de son interprétation, se référer au site DJOHI déjà mentionné.

 

A partir de ce tirage se constitue l'hexagramme dit de "situation". Ils en existe d'autres hexagrammes dit de "perspective", "opposé", "dérivé", "nucléaire" et "mutant" qui précisent le sens de l'hexagramme initial même si certains pensent que ces constructions purement "mécanistes" - inversion des signes naissant et mutant par exemple - n'offrent que peu d'intérêt pour l'interprétation.

 

Mais la meilleure façon de se familiariser avec le Yi Jing c'est de l'essayer, ce site vous en donne maintenant l'opportunité même s'il est de conception très "chinoise" dans ses commentaires et qu'il oublie de préciser que la première étape est avant tout de poser sa question par écrit et de la "ruminer" (se référer de préférence au livre "Le Yi Jing, pratique et interprétation pour la vie quotidienne" chez Albin Michel)

 

 

Comme chez les grecs, nous retrouvons l'importance accordée aux caractéristiques des chiffres et en particulier la distinction entre chiffres pairs et impairs. Mais ces chiffres ne font ici "qu'interpréter" une situation, ils fixent une image à un instant donné. En aucun cas ils ne sont, à l'image des chiffres grecs, "les particules élémentaires de la matière et du cosmos", ni même les parties d'un code ou d'une équation qui dessineraient une représentation d'une quelconque réalité.

 

Tout compte fait l'interprétation des hexagrammes ne semble pas relever directement d'une quelconque association avec tel ou tel nombre en particulier. La relation qui unit nombres et interprétations est uniquement une relation de "correspondance" et de "transcodification" (assemblage des trigrammes en hexagramme par exemple). De même l'ordre de succession des hexagrammes de 1 à 64 repose essentiellement sur une recherche de symétrie, les hexagrammes se suivant deux à deux en inversant l'ordre des trigrammes supérieur et inférieur comme on peut le constater sur cette suite d'hexagrammes à partir du site de DJOHI

Une exception cependant pour les figures 1 "Élan créatif" et 2 "Élan réceptif" dont le contenu des hexagrammes, bien que "symétrique", avec respectivement 6 traits Yang symbolisant le Ciel et 6 traits Yin représentant la Terre, n'est pas sans rappeler l'Un et le multiple, notions communes aux grecs et aux chinois et dont nous reparlerons une prochaine fois.

En fin de compte, les maîtres chargés d'enseigner l'interprétation aux futurs cadres et fonctionnaires du royaume ne semblent pas s'être préoccupés de maintenir un quelconque "ordre mathématiques" au sein du Yi Jing !

D'ailleurs la civilisation chinoise, bien que tournée vers la technique (n'oublions pas les inventions de la roue, du papier, de la poudre etc.), n'a jamais développé de pensée scientifique proprement dite et la volonté de "domination technique" sur la nature semble lui être restée étrangère jusqu'à sa rencontre tardive avec l'occident.

 

A moins que toi, Ô lecteur attentif et cultivé, n'ais quelques vues sur la question.

 

 


* Pour connaître les règles et fonctionnement de ce tirage, se reporter à mon billet estival et aux références externes associées.

 

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19 février 2012

Orient/Occident - une valse à trois temps

Récapitulons : l'été dernier un jeux divinatoire chinois vieux de 3000 ans, le Yi King ou Yi Jing, attire mon attention. De fil en aiguille, je découvre de nombreuses similitudes dans la symbolique des représentations grecque et chinoise, et tout particulièrement les suites de nombres propres aux "hexagrammes" taoïste et "tétraktys" pythagoricien. J'élargis une fois de plus mon étude, et dans une "lecture synoptique", en commençant côté chinois, en poursuivant côté grec, je tente de distinguer, par "touches pointillistes", certaines des structures et lois d'association qui peuplent l'inconscient collectif de ces deux civilisations, en les opposant parfois, en les rapprochant le plus souvent. Je m'accompagne toujours des livres et auteurs de références hellénistes et sinologues, voire psychanalystes, mathématiciens ou physiciens lorsque cela s'avère opportun.

 

Comment grecs et chinois de l'antiquité imaginent-ils leurs origines respectives et comment envisagent-ils alors leur place dans l'univers ? Comment se représentent-ils les transformations et mutations dans la Nature et au sein du Cosmos, quelles sont les forces qui les animent ?  Que peuvent bien nous apprendre aujourd'hui encore ces représentations cosmogoniques somme toute "primitives" sur nos civilisations ?

Pour entamer la comparaison entre représentations grecque et chinoise de la nature et du Cosmos, j'extrais, sans la permission de leurs auteurs (sic), deux "images" du monde telles qu'elles apparaissent dans le merveilleux livre de Leïla Haddad et Guillaume Duprat, "Mondes, mythes et images de l'univers" (éditons du "Seuil"). Un monde rond et circulaire d'un côté, à l'image de la mer méditerranée qui berce sa civilisation. Un monde carré et "penché" de l'autre, à l'image d'un plateau continental dévalant des sommets himalayens vers la mer de Chine.

 Le monde vu par les grecs                                          Le monde vu par les chinois

monde grec                              monde chinois

 

Si les mythes grecs de création du monde sont foisonnants, la Chine ne nous a laissé qu'un unique récit tardif à partir d'une histoire d'oeuf !

 

 

dragon-rouge-chine

Une soumission au cycle de la nature

PanGu, personnage de la mythologie chinoise, représenté comme le premier être sorti du chaos originel en forme d'oeuf. Séparateur du ciel et de la terre, son corps géant est devenu à sa mort le monde et les hommes qui y vivent. Son histoire est racontée par Xu Zheng dans "Les annales des cinq éléments", ouvrage du  IVe siècle av. J.‑C :

" De son souffle naquirent le vent et les nuages, sa voix se mua en tonnerre, son œil gauche en soleil, son œil droit en lune, ses cheveux et ses moustaches en étoiles dans le ciel. Les autres parties de son corps donnèrent naissance à des éléments constitutifs de la terre, comme les montagnes, les fleuves, les chemins, les plantes, les arbres, les métaux, les pierres précieuses et les rochers. De sa transpiration jaillirent la pluie et la rosée."

Pan_Gu

 

Également dans les "annales" sont présentés les "Wuxing" ou "Cinq Éléments", conçus comme des substances naturelles liées à une propriété dynamique.

Sont décris : les processus d'écoulement [représentés dans la nature par l'Eau] ; le processus de combustion [représenté dans la nature par le Feu] ; le processus de construction [représenté dans la nature par le Bois] ; la métallurgie [représenté dans la nature par le Métal] ; l'agriculture [représenté dans la nature par la Terre] :

jīn,« métal »
,« bois »
shuǐ,« eau »
huǒ,« feu »
,« terre »

Sur ce modèle premier, la théorie des "Cinq Éléments", va ensuite être abondamment utilisée pour rassembler, en classes de cinq entités, une multitudes de phénomènes différents et établir ainsi des chaînes de correspondances entre le macrocosme et le microcosme, entre la nature et l'homme. C'est bien ici l'origne de la vision holistique de la science chinoise.

L'acupuncture en offre un bon exemple qui répartie également le corps humains en trois étages sur le modèle du ciel, de l'homme et de la terre et associe les quatre mers macroscopiques aux mers microscopiques que sont l'estomac, mer de l'eau ; un gros vaisseau, mer du sang ; le médiastin, mer du souffle ; le cerveau, mer de la moelle. (G Grigorieff in "L'acupuncture")

acupuncture-pied

 

Anne Cheng dans son "Histoire de la pensée chinoise", précise qu'avec l'unification des royaumes chinois (IIIe siècle av. J.‑C.), ces "Cinq Éléments" vont finir par se combiner avec l'alternance des souffles primordiaux Yin et Yang, donnant naissance à un système d'interprétation systématique expliquant tous les phénomènes, y compris les caractères historiques de succession des dynasties :

" Lors de l'accession de l'Empereur jaune, le Ciel fit apparaître des fourmis et des vers de terre géants. L'Empereur jaune dit : "C'est l'énergie de la Terre qui l'emporte." En conséquence, il privilégia la couleur jaune et concentra ses activités sur la terre. "

TangTaizong

 

De la même façon, "un empereur justifiera son mode de gouvernement répressif par " l'avènement de la puissance de l'Eau ", comble du Yin, qui se traduit politiquement par un régime de châtiments en opposition aux valeurs Yang d'humanité et de bienveillance." (Anne Cheng)

 

Quels sont les principes qui animent la cosmogonie chinoise ?

Le système des correspondances établit des relations entre l'ordre cosmique des choses et l'ordre social des hommes. L'immense grille qui relie les êtres et les choses n'est pas le fait d'une libre volonté divine mais semble fonctionner comme un mécanisme naturel à base d'un "souffle" vital. Remarquons que ces liaisons obéissent à des combinatoires, à des règles de similarité et non à un principe de causalité :

"Les espèces identiques s'attirent, les Souffles identiques se combinent, les sons comparables se répondent...si on met le feu à des fagots bien alignés, le feu prendra là où le bois est le plus sec. En montagne, les nuages ressemblent à des plantes et des arbustes; près de l'eau, il ressemble à des écailles de poissons" (in "Annales des Printemps et des Automnes de Lü", un des "classiques" de la littérature chinoise).

 

Dès l'apparation du Taoïsme, vers le IVe Siècle avant JC, "ces souffles identifiés au "Yin" et "Yang" commencent à être perçus comme les deux souffles primordiaux ou principes cosmiques qui, par leur alternance et leur interaction, président à l'émergence de l'univers." (Anne Cheng)

Le Dao De Jing - le livre de la Voie et de la Vertue - attribué au légendaire père fondateur du taoïsme Lao-tseu, contient le texte certainement le plus célèbre de la philosophie chinoise car ouvert à divers niveaux de lecture, aussi interprété en terme cosmogonique :

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"Le Dao engendre l'Un,
Un engendre Deux,
Deux engendre Trois,
Trois les dix mille êtres,
Les dix mille êtres portent le Yin sur le dos et le Yang dans les bras,
Mêlant leurs souffles (chongqi) ils réalisent l'harmonie."

-----------------------------------------------------------------------------------

" L'Un ou Dao n'est pas monolithique et figé, il se diversifie dans le dualisme Yin/Yang, Ciel/Terre. Mais cette dualité n'est pas une fin en soi, elle est animée par une relation ternaire qui introduit une possibilité de mutation. C'est le "souffle" ou "Qi", parfois remplacé par le "souffle médian" ou "chongqi" assimilé généralement au "vide", qui constitue le troisième élément de cette relation. Ce "souffle de vie" que l'on retrouve dans de nombreuses civilisation, par mimétisme avec l'action de respirer, circule selon un rythme binaire, inspiration/expiration, et à plus long terme condensation à la naissance/dissolution à la mort. " (extraits d'Anne Cheng)

Zhuangzi cité par Anne Cheng : "L'homme doit la vie a une condensation de Qi. Tant qu'il ne condense pas, c'est la vie ; mais dès qu'il se disperse, c'est la mort", soit le retour à un état potentiel indéfini (in le « Classique véritable du Sud de la Chine »).

En terme cosmologique, cette relation ternaire se traduira dans la triade Ciel-Terre-Homme figurant une relation qui se suffit à elle même tout en s'ouvrant sur l'infini ("les dix mille êtres"). A partir d'une relation ternaire en effet, tout devient possible : le trois ouvre sur le multiple à l'infini.

 condensation qi

 

Le "vide comme souffle", notion commune au Tao, aux atomistes grecs, aux stoïciens, aux premiers chrétiens et ... aux cabalistes juifs avant de "souffler" sur la physique moderne !

Le "vide" est également invoqué chez les pythagoriciens comme un "souffle" qui "délimite les substances" et "séparent les êtres" et les nombres. Stobée d'ajouter : " Aristote [parlant de Pythagore] écrit que le ciel est un et que, de l'illimité, pénètent en lui le temps, le souffle et le vide qui sans cesse délimite les lieux de chaque chose " (Aristote in "De la philosophie de Pythagore")

En réalité Aristote ne partage pas ce point de vu, il le critique même vertement : " Si bien que ceux qui adoptent la thèse pythagoricienne paraissent tenir un propos absurde, en voulant faire de l'illimité une substance dans le même temps qu'ils le soumettent à la division en parties. " (in "Physiques, III)

Sur ce point précis il se trompe, le vide existe bel et bien comme le démontrera plusieurs siècles plus tard le français Pascal. Dans la lignée des pythagoriciens, les grecs Leucippe et Démocrite en auront aussi l'intuition avec leur démonstration atomiste d'un univers discontinue constitué uniquement d'atomes, particules insécables, et de vide.

Un souffle divin et régénarateur animera quatre siècles plus tard le monde pourtant atomiste des stoïciens romains avant d'accompagner la naissance du christianisme dans la trinité de l'Esprit Saint.

L'influence sous-jacente du "vide pythagoricien " se fera sentir jusque dans les écrits des maîtres de la Kabbale juive qui présenteront le "point" comme " passage du non-être visible à l'être visible, seuil, frontière, l'infinitésimale émergence de l'être." Le point n'y sera pas perçu comme statique mais "comme le résultat d'un ensemble de forces condradictoires : de rétention, de concentration, d'expansion".... la "ligne" elle même étant " le résultat d'un combat entre les forces du point et d'autres forces qui, agissant au travers de l'action du vide, réussissent à le déplacer." Dans une perspective véritablement taoïste ! (M.A. Ouaknin in "Tsimtsoum, inroduction à la méditation hébraïque" - Editions Albin Michel)

Tsimtsoum

 

Le "vide" refait à notre époque une apparition tonitruante dans le domaine de la physique des particules puisque, en interaction avec le "Boson de Higgs", une hypothèse suggère qu'il pourrait générer les masses de l'ensemble des particules qui composent l"univers. Dans ce cas, à l'inverse de la proposition énoncée en son temps par Issac Newton, l'ensemble des objets de l'univers auraient comme propriété d'être de masse nulle - à l'image de la particule du photon - jusqu'à ce qu'ils se déplacent et interragissent alors avec le vide peuplé de Boson de Higgs comme l'explique clairement le physicien Yves Klein sur cette vidéo ...

Les expériences menées en ce domaine à Genève sur le Grand Collisionneur (LHC) du CERN semblent poursuivre un lointain dialogue engagé depuis bientôt trois mille ans sur les rives de la méditerranée et de la mer de Chine !

simulation détection du boson-higgs

 

Ce que le taoïsme a d'irréductible au-delà de toute comparaison

Au delà du dualisme du Yin et du Yang, des mutations et des liens puissants unissant ordre cosmique et organisation sociale, l'identité irréductible du Taoïsme sur toute autre spiritualité ou philosophie repose sur le mouvement de retour des événements sur eux-mêmes dans leur "non être". Au lieu de s'efforcer d'aller au-delà de l'expérience vécue, le Dao (la "voie", la "vérité" ...) s'efforce de revenir en-deça jusqu'à absortion complète :

"Le retour, c'est le mouvement même du Dao. Le faible, c'est l'efficacité même du Dao. Les dix mille êtres sous le ciel naissent de l'il-y-a. Et l'il-y-a naît de l'il -n'y-a-pas." (Lao-Tseu)

La démarche d'appréhension du Dao est donc une démarche "à rebours" de toute démarche habituelle, une voie négative, "cheminer sur un chemin sans chemin pour apprendre à désapprendre." Il faut par conséquent commencer par "lâcher prise" et renoncer à son "moi limité" en prenant comme modèle les lois naturelles du Cosmos :

"Le ciel dure, la terre persiste. Qu'est-ce donc qui les fait persister et durer ? Ils ne vivent point pour eux-mêmes. Voilà ce qui les fait durer et persister." (Lao-Tseu)

 

Nous allons bientôt retrouver ces notions d'"unité", de "souffle", de "multiple" mais sur l'autre versant du continent eurasiatique, dans la Grèce de Pythagore et d'Empédocle.

 

 


cyclades

Une mythologie au service des dieux

Au contraire du désintérêt pour les mythes et épopées guerrières dont font preuve les chinois de l'antiquité, les Grecs ont d'abord imaginé une mythologie grouillante et vindicative avant de s'en émanciper par l'observation des événements naturels et le déploiement d'un "logos" ... " un discours argumenté se détachant nettement du récit mythique " (François Jullien).

A la lecture de l'Iliade je suis frappé par la fatalité qui accable hommes et héros face aux diktats des dieux de l'Olympe. Même l'ingénieux Ulysse, dans ses tentatives d'émancipation et malgré tous ses stratagèmes, ne peut échapper totalement à leur volonté. L'un des tout premier à s'opposer au système politico-religieux officiel organisé autour des dieux de l'Olympe est un grec de Samos en mer Égée, né vers 580 avant JC, Pythagore.

Pythagore, un homme de l'entre deux.

Bien qu'abondament cité par ses successeurs grecs, créateur de la toute première école de philosophie et mathématique qui porte son nom, son existence même est parfois qualifiée de "mythologique", sans doute du fait qu'aucun de ses ouvrages n'a été exhumé à ce jour. Selon la légende, Pythagore qui signifie "annoncé par la pythie", lui aurait été donné par son père suite à un oracle de la pythie de Delphes lui annonçant sa prochaine paternité (cité par Pierre Brémaud in "Le dossier Pythagore" - Éditions Ellipses 2010).

Pythagoras

 

De nombreux témoignages de l'antiquité nous ont rapporté que l’enseignement pythagoricien était divisé en deux parties : une partie pour les acousmaticiens, les "non encore initiés", et une pour les initiés, les mathématiciens. Cet enseignement était oral et secret. La transmission du savoir entre disciples était indissociable du respect des règles morales de la fraternité (philias) dans son ensemble : règle du silence, respect du grade d’initiation des disciples.

Son enseignement moral et philosophique était certainement proche de l'orphisme, toute première "religion" prônant l'origine divine de l'homme, la transmigration des âmes et la recherche du salut personnel par expiation et abstinence (à rapprocher de certains principes du bouddhisme qui se développe en Inde à la même époque).

La cosmogonie orphique n'est pas sans ressembler à l'illustration du monde grec en forme d'oeuf ! Dès la phase de Chaos initiale, les différentes puissances du cosmos sont toutes distinctement présentes. L’œuf représente ici la plénitude de "l’être", origine du symbole du vivant achevé et parfait. La partie supérieure de l’œuf est faite de vent, elle représente le ciel. La partie inférieure représente la terre. Ciel et terre ont un penchant irrésistible à se rejoindre en une union sacrée ou hiérogamie. De l’œuf naît le premier dieu : Éros, puissance qui concilie les opposés et les contraires. C’est lui qui pousse le Ciel et la Terre à se rapprocher. S’oppose à lui Neikos, la querelle.

 Bereshit

 

Le dualisme grec au diapason de celui des chinois

Un éternel féminin "illimité, désordonné comme l'air" : " Les éléments du nombre sont le pair et l'impair ; et l'un [impair] est fini [limité, structurant, comme une figure géométrique], tandis que l'autre [le pair] est infini [illimité, désordonné, comme l'air]. » Il y a similitude du pair et du féminin, de l'impair et du mâle. " (cité par Aristote in "Métaphysique")

Et un peu plus loin, Aristote de citer la liste complète des dix oppositions qui structurent le cosmos (lire aussi en les associant tous les éléments situés à gauche du binôme, puis ceux situés à droite) :

---------------------------------------

" limité / illimité ;
impair / pair ;
un / multiple ;
droite / gauche ;
mâle / femelle ;
en repos (stable) / en mouvement ;
droit / courbe ;
lumières / ténèbres (obscurité) ;
bon (bien) / mauvais (mal) ;
carré / oblong ".

------------------------------------------------

De nombreuses notions de cette liste structuraient déja la pensée taoïste de l'antiquité comme l'opposition entre "l'un et le multiple" mais aussi "fini et illimité", "un et deux", "pair et impair", "ciel et terre", "mâle et femelle".

Incontestablement ces deux civilisations évaluent, comparent, mesurent, calculent ... On verra dans le chapitre suivant qu'elles le font avec des similitudes qu'on pensait impossibles il y a peu.

 theoreme_pythagore

 

La valse des équations mathématiques entre Chine et Occident :

Le théorème de Pythagore est lui aussi le fruit d'une histoire chahutée. Rappelons le dans sa brièveté :

" Dans un triangle rectangle, le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des côtés de l’angle droit. "

Ce ne sont ni Pythagore ni même Euclide qui l'on "dévoilé". Malgré son utilité dans les calculs de la construction des pyramides (deux triangles rectangle côte à côte forment bien une figure pyramidale), c'est en fin de compte en Mésopotamie et non en Egypte, mille ans avant sa démonstration par les Grecs, qu'il est "découvert" et utilisé par les premiers architectes. Pierre Brémaud (déjà cité) nous en donne une saisissante application par un architecte de Babylone :

[l'on recherche la longueur de la base du triangle en connaissant l'hypotènuse - le "pala de 30" - et la hauteur - "descendu de 6"]

------------------------------------------------------------

Question :
"Soit un pala [une canne] 30
En haut il est descendu de 6
En bas de combien 'est-il éloigné ?

Réponse :
Toi, prends le carré de 30 tu trouveras 900.
Soustrais 6 de 30 tu trouveras 24.
Prends le carré de 24 tu trouveras 576.
Soustrais 576 de 900 tu trouveras 324.
324 est combien au carré ?
C'est 18 au carré.
De 18 sur le sol il s'est éloigné".

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De Chine aussi ce théorème nous est parvenu deux ou trois siècles plus tard dans un recueil traitant de l'art mathématiques, démontrant que les hommes cherchent et trouvent à des rythmes légèrement différents mais sur des périodes de temps semblables.

Cet ouvrage, " Les neufs chapitres " présente 9 types de démonstrations vues de Chine. Le théorème dit "de Pythagore" étant précisément la neuvième. Les mathématiques chinoises ne sont pas à la traîne, la preuve : le principe de résolution de la huitième équation chinoise ne sera connu que bien plus tard en occident sous le nom "d'éliminiation de Gauss".

Rappelons que les "Eléments" d'Euclide, l'ouvrage mathématiques qui a façonné par excellence la science de l'occident jusqu'à nos jours, contient lui treize chapitres dont le premier reprend les démonstrations du théorème de Pythagore ...

Le théorème expliqué dans les textes grecs et dans les textes chinois :

Oxyrhynchus - éléments d'Euclides livre V                                Chine_9Chapillust

 

A noter cet extrait de wikipédia sur "les neuf chapitres" : " l'abstraction n'est pas absente de la science chinoise, mais elle se présente sous une forme radicalement différente de celle qui a pu être développée en Occident".

En suivant l'analyse de Karine Chemla en vidéo vous verrez qu'au long des deuxième et premier siècles avant JC,  les mathématiciens chinois affinent leurs démonstrations quasiment jusqu'à l'épure du théorème grec sans recourir cependant à une écriture "symbolique".  Ils recourent aux caractères ordinaires des idéogrammes chinois, ce qui a longtemps masqué aux yeux des occidentaux, les avancées de la pensée scientifique chinoise (se référer en complément utile à l'"histoire universelle des Chiffres" de Georges Ifrah - éditions R Laffont).

Des erreurs dans quelques démonstrations se retrouvent même à l'identique d'un côté à l'autre du continent ! En position "équidistante" entre la Grèce et la Chine, l'Inde n'est certainement pas étrangère à cette "valse des équations" ...

Précisons que les mathématiques sont considérés par les chinois comme l'une des voies permettant d'attendre le Dao, au même titre que la contemplation ou les exercices de calligraphie.

 

En conclusion, le troisième temps de l'harmonie :

Certains commentaires grecs, même tardifs, semblent tout droit sortis de la Chine du Taoïsme.

Ainsi Jean de Stobée (Vème siècle Ap JC) : " De fait, le nombre a deux formes propres, l'impair et le pair, plus une troisième produite par le mélange des deux : le pair-impair. Chacune des deux formes revêt des aspects multiples, qu'exprime chaque objet pris isolément. "

Comme les Chinois, des penseurs Grecs envisagent la "domination" d'une phase sur l'autre comme source de déséquilibre, voire de maladie de l'âme, à l'image des mutations Yin/Yang : " C'est ainsi - croient-ils - que les jours impairs voient les maladies entrer dans leur phase décisive, et évoluer selon un commencement, un point culminant et un déclin, vu que le nombre impair comporte à la fois commencement, fin et milieu." (Jean de Stobée)

Aristote lui même citant les Pythagoriciens, Leucippe et Démocrite : " ... ils voyaient que les propriétés  et les rapports musicaux étaient exprimables par les nombres, et ... ils formèrent l'hypothèse que les éléments des nombres sont les éléments de toute chose, et que le ciel tout entier est harmonie et nombre." (in "Métaphysique")

Ne pas manquer à ce sujet le paragraphe sur Pythagore et la musique : "La musique a une dimension cosmique, comme l'astronomie a une dimension musicale. Platon dira que musique et astronomie sont « sciences sœurs » (cf. L'harmonie des sphères, la musique planétaire).

 MUSICIEN-CHINOIS

 

L'harmonie toujours, et en musique, côté chinois cette fois ("Printemps et Automne du sieur Lü" cité par Anne Cheng) :

----------------------------------------------------------------------------

"La musique prend sa racine dans le Grand Un.
Du Grand Un sont issus les deux modèles,
des deux modèles sont issus Yin et Yang,
Yin et Yang se modifient et se transforment,
l'un en haut, l'autre en bas.  
Les quatre saisons se succèdent ...
Les dix mille êtres trouvent ainsi leur origine :
ils prennent consistance dans le Grand Un et se transforment dans le Yin/Yang."

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Mais il me semble que les textes parmi les plus beaux et les plus étranges se trouvent chez Empédocle au Vème siècle Avant JC (in " De la nature") :

Influencée par l'orient, l'orphisme et Pythagore, sa doctrine physique fait des quatre éléments (le Feu, l'Air, la Terre, l'Eau) les principes composant toutes choses.

 amour haine


À ces quatre éléments naturels s'ajoutent les Forces de l'Amour et de la Haine. L'Amour rapproche ce qui est dissemblable, et la Haine sépare ce qui est joint : " À un moment donné, l'Un se forma du Multiple, à un autre moment, il se divisa, et de l'Un sortit le Multiple — Feu, Eau et Terre et la hauteur puissante de l'Air. "

A un état où règne seul l'Amour et où tout est uni sous le signe du sphairos - rappelant la sphère de Parménide - succède l'introduction progressive de la Haine jusqu'à complète séparation des Éléments. L'Amour faisant son retour ramène les choses à l'unité et vers un nouveau cycle.

Empédocle situe son époque dans une phase de progression de la Haine : "... du sphairos s'est séparé l'Air (atmosphère), puis le Feu (lumière du jour, étoiles), la Terre, et de la Terre l'Eau."

La description de la génération des êtres vivants obéit au même double mouvement : d'un état primitif d'androgynie à la génération sexuée sous le progrès de la Haine ; membres solitaires et errants cherchant à s'unir dans la phase de réunion sous l'impulsion de l'amour :" têtes sans cous, bras nus privés d'épaules, des yeux vagues dépourvus de fronts. "

amour haine 2

 

Amour/Haine, Bien/Mal, un dualisme qui restera ignoré des Chinois de l'antiquité privilégiant le relativisme moral des forces du Yin et du Yang. Une différence majeure pour l'approche des deux philosophies et la destinée des deux civilisations.

Ce dualisme sera bien représenté par la jeune religion chrétienne, accompagnant dès le IVè siècle la diffusion d'une vision trinitaire du salut au travers des figures du "père", du "fils" et du "Saint esprit" (suite à un improbable conflit politico-théologique raconté par le détail par R.E. Rubenstein in "Le jour où Jésus devint Dieu").  Il s'affirme en Perse par l'intermédiaire du prophète chrétien Mani  (IIIè siècle Apr JC), et quelques siècles plus tard dans l'héritage souvent méconnu des civilisations de l'Islam et ... par sa conquête de la Chine où il finit par se répendre du VIè au IXè siècle, suivant le tracé des routes de la soie !

 trinite-Roublev 1411

 


 

Appendice :

Dans le Phédon, Socrate rappelle une formule pythagoricienne d'une grande modernité, issue des "mystères" pratiqués par les fidèles :

" La formule qui est prononcé au cours des mystères et qui dit que nous, les hommes, sommes dans un poste de garde dont nous n'avons pas le droit de chercher à nous échapper, est aussi sublime qu'impénétrable ... nous les hommes, sommes une des possessions des dieux."

Voilà côté grecs de quoi gâcher l'harmonie des sphères, à moins que nous ne puissions choisir notre "poste de garde" ou notre "bulle" comme semblent le penser les philosophes modernes, tel Peter Sloterdijk.

 

Une lecture contemporaine des mythes

En poursuivant mes ballades nocturnes entre Chine et Occident, je croise Peter Sloterdijk dont les titres de ces trois ouvrages philosophiques majeurs éveillent ma curiosité ; Bulles (Sphères I - 1998), Globes (Sphères II - 1999), Ecumes (Sphères III - 2004).

En écho à la question de la position de l'homme dans l'univers, il apporte "une réponse contemporaine et compétente" (selon ses propres termes !).

Il commence par constater qu'à la différence des hommes de l'antiquité, "nous n'avons plus besoin de nous lancer dans des recherches naïves sur la position de l'homme dans le cosmos. Il est trop tard pour nous faire remonter par le rêve en un lieu situé sous les écorces célestes".

 

bulle savon 1

 

Nous aurions par contre intérêt à nous demander "Où sommes nous lorsque nous sommes dans le monde ?" entendu que cette recherche est plus sensée que jamais ... "parcequ'habiter signifie toujours constituer des sphères, en petit comme en grand, les hommes sont les créatures qui établissent des mondes circulaires et regardent vers l'extérieur, vers l'horizon."

Voilà, pour toi lecteur qui ne connaîtrais pas Peter Sloterdijk, c'est l'occasion d'entamer l'oeuvre d'un érudit allemand qui, sur le modèle des "humanistes" des siècles précédents, ausculte notre actualité au travers de références culturelles et artistiques universelles et intemporelles, bien qu'il détesterait ce qualificatif d'humaniste ! (voir le livre qui l'a rendu célèbre, les "Règles pour le parc humain").

 

Faut-il mettre un "point final" à la lecture symbolique des chiffres à partir de l'unité ?

Une remarque qui me vient à l'esprit à ce moment de la rédaction, le décompte symbolique des mystères du cosmos à partir du chiffre "1" n'est possible que parceque les grecs, comme les chinois d'ailleurs, ne connaissent pas le chiffre "zéro".

Il est somme toute étrange qu'un savant comme Empédocle, attachant autant d'importance à la sphère symbole de l'unité, ait associé celle-ci au chiffre "1" et n'ait pas prolongé la courbe de sa main pour faire surgir ce chiffre "0", ni pair, ni impair, tellement révolutionaire pour le calcul mathématiques. La lecture du Tétrakys, comme la face du monde, en auraient été changées ...

 

Alors, complétement dépassées ces représentations, tous ces symboles ne sont-ils qu'obscurs artefacs de civilisations disparues ?

En plus de nous renseigner sur l'identité la plus intime de nos sociétés, comme nous venons de nous en apercevoir, et d'identifier de grands ensembles religieux et culturels, au-delà de la simple partition géographique, ces "suites" parmi les plus simples qui soient ont peut-être encore une musique à jouer pour nous dévoiler l'harmonie des sphères les plus intimes ...

 

Entre pulsion de vie et pulsion de mort, les psychanalistes Carl Jung et Sigmund Freud, puisant leurs analyses dans une lecture renouvellée des mythes et représentations, se déchireront sur les aspects moniste ou dualiste de la conscience humaine (en l'occurence "l'inconscience" humaine). Malgré le sentiment d'une prévalence de la pulsion de mort, induite par son affirmation que le but de toute vie est la mort, Freud dans son explication des troubles du comportement humain (in "Au-delà du principe de plaisir"), révèle un dualisme irréductible entre d'une part pulsion de mort ou pulsion d'autoconservation par les tentatives du corps à revenir à un état initial d'avant la vie,  d'autre part pulsion de vie ou pulsion sexuelle, constatant la tendance de certaines cellules à "fusionner", contribuant ainsi à maintenir en vie d'autres cellules dont elles neutralisent les pulsions de mort.

La vie organique pluricellulaire semble bien un moyen d'allonger la durée de vie : une cellule aide à conserver la vie des autres, même si elle doit disparaître.

Et puis "1" et "2" et "4"et "8" n'est-ce pas aussi le début de la Méiose et l'origine de la reproduction sexuée des "dix mille êtres" ...


cellule 1[premières divisions cellulaires de l'embryon humain]

 

et de nouveau un " oeuf "  !

nidation

 [embryon humain ou "oeuf", agé de quelques jours]

 

 


20 janvier 2012

"Les Transformations silencieuses", en réponse au professeur Mattei ...

Pour conclure provisoirement ce tableau comparatif, je vais laisser la parole au spécialiste français du dialogue Orient/Occident, François Jullien (à noter que je ne le connaissais pas au début de ma recherche).


A la relecture de mon compte rendu du mois de février, la conférence du professeur Mattei m'a sans conteste laissé sur ma faim. Le tableau dressé relève d'une lecture de l'histoire occidentale qui me semble didactique et un brin simpliste par moment. La dialectique à l'oeuvre aboutissant "forcément" au nihilisme "post Nietzschéen" ignore en les traversant les incontestables progrès observés dans le domaine social et dans la modernisation de la vie politique survenus depuis 1945. Le droit international s'impose lentement, les conflits reculent malgré tout à l'échelle de la planète au même titre que la grande pauvreté. Beaucoup d'hommes gardent une boussole au delà d'un horizon strictement religieux tout en évitant l'écueil d'un matérialisme sans concession. Il semblerait en fin de compte que les "véritables changements" s'effectuent imperceptiblement, portés par quelques individus et institutions.  Et si ces périodes où semblent se succéder les pensées mythiques, théologiques, idéologiques, matérialistes etc. masquaient des mouvements plus profonds aux résonances insoupçonnées ? Et si la grille de lecture héritée d'uine histoire dialectique de la pensée occidentale ne permettait plus de "dire le monde" ?

Dans cette longue présentation d'un ouvrage consacré à la beauté dans l'art en Orient et en Occident, François Jullien, commence par décrypter sa méthode comparative qui a pour ambition de revisiter la pensée occidentale et ses racines grecques au travers des textes et philosophies hérités de la chine ancienne. Mais c'est dans son ouvrage consacré aux "Transformations silencieuses" (également en "Livre de Poche" 2010) qu'il répond le mieux à nos interrogations.

Transformations Silencieuses


Pour la pensée chinoise, qui ne vise pas des objets mais des processus de transformation, le langage doit montrer comment "ce qui est mis en lumière est mis en mouvement, ce qui est mis en mouvement se modifie et ce qui se modifie se transforme". Dans ces conditions, où le langage évacue l'idée d'un être sous-jacent, il n'y a plus lieu de poser la question des origines ni des fins dernière et moins encore d'un démiurge derrière la création ou les fins.

 

François Jullien met en évidence d'autres différences dans la façon dont les deux pensées, chinoise et occidentale, considèrent les grands thèmes philosophiques. Il en est ainsi du changement assimilé au mouvement pour l'Occident, ce qui suppose à nouveau un point de départ et un point d'arrivée, avec par conséquent une distanciation entre les deux. Or si je change tout au long de ma vie, ce n'est pas, comme dans un voyage, qui est mouvement, le point de départ ou le point d'arrivée qui m'importent, mais les divers changements que j'ai vécus au long de ma vie. La destination finale, c'est-à-dire la mort, ne m'importe pas. Il en est de même du vieillissement, qu'il faut considérer tout de son long et non pas au regard de la mort qui est son terme final. On pourrait dire que la civilisation chinoise favorise la vie comparée à la civilisation occidentale qui s'inquiète de la mort.

 

François Jullien évoque aussi le concept de temps, qui pour lui, là encore, est une invention occidentale, dont la pensée chinoise traditionnelle n'a pas vraiment besoin. Certes, la civilisation chinoise a toujours mesuré l'écoulement du temps avec des techniques très avancées, mais elle ne personnalisait pas le temps. Ce qui mesurait son écoulement étaient les variations saisonnières ainsi que les changements manifestés par les lieux ou les personnages. Les Chinois finiront par traduire le concept de "temps" à la fin du XIXème siècle par "l'entre moments", entre deux polarités "Yin et Yang".

 

Arrêtons nous ici au concept d'événement. Pour l'Occident, la culture de l'Evènement, qui fonde les Grands Récits, fait là encore disparaître celle de la transformation, grâce à laquelle du nouveau peut apparaître. La réification de l'Evènement vient pour elle rejoindre la mystique dans le Christianisme, autour de grands Évènements fondateurs, Création, Incarnation, Résurrection. Aujourd'hui, l'actualité prosaïque est vécue non comme un ensemble de transformations, mais comme une succession d'événements médiatiques. L'attention y saute de l'un à l'autre, en perdant le sens de leurs significations en tant que transformations.


 




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15 janvier 2012

Le culte du changement vu de l'occident

"Le mythe du progrès et le culte du changement"


Résumé de la conférence du professeur JF. Mattei - Collège des Bernardins Paris V - 01/02/2012

La conférence s'articule autour du passage de la perspective théologique de l'histoire vers l'impasse nihiliste telle que pensée par les philosophes occidentaux "modernes", de Karl Marx à Hannah Arendt en passant par Friedrich Nietzsche et Carl Schmitt :

  1. L'héritage théologique de notre société
  2. Du mythe du progrès au dieu du changement
  3. L'avènement du nihilisme

Le professeur Mattei assène à "coup de marteau" une philosophie sans concession, conservatrice par essence et européano-centrée mais non dénuée d'enseignement au regard des génocides du XXème siècle et du sentiment de chaos éprouvé par nombre de nos contemporains.

Acte 1 : dès l'âge de l'antiquité les sociétés se construisent autour de visions mythologiques qui fondent les principes de progrès et modernité. Si leurs fondations reposent sur des mythes, la modernité elle même n'est-elle pas son propre mythe fondateur ? (la modernité, "un enfant né sans mère" - Ovide).

Parmi l'ensemble de ces mythes la théologie, ou "discours sur le divin", conserve une place centrale. Citant  Carl Schmitt, juriste et philosophe allemand du siècle précédent, JF Mattei appui l'idée qu'aujourd'hui encore "tous les concepts de la théorie de l'état et de la société sont issus de la théologie". L'approche du scientifique lui même dans sa recherche de la vérité n'échappe pas à l'empreinte du religieux, et de citer Nietzsche : "sous chaque savant se cache un pasteur !".

Entraînée dans un "culte du mouvement" (cf. Pierre-André Taguieff), la modernité se déploie au travers de trois périodes historiques successives accompagnées de ses penseurs de référence : une époque théologique (Saint Augustin, ...), une époque politique (Hobbes, Marx ...), une époque sociologique (Spinoza, ...). L'héritage chrétien peut aisément se lire au travers de la lecture du sens de l'histoire à commencer par le décompte du temps (calendrier grégorien). La rédaction des "Enquêtes" d'Hérodote initiée par le monde grec précède et prépare la linéarité du temps chrétien entre passé, présent, futur, telle que décrite par Saint Augustin dans ses "Confessions". L'histoire y est sous-tendue par une fin annoncée, celle de la venue du royaume de dieu.

Dans cette perspective chrétienne, l'homme n'a de destin qu'au centre de cette dynamique, entre création (du monde), révélation (du fils de dieu) et fin de l'histoire avec l'avènement du royaume (de dieu). Cette tension est transposée au XIXème siècle du domaine du religieux et du mythe au domaine de l'idéologie et tout particulièrement de l'idéologie communiste.

Acte 2 : l'homme "fils de dieu" laisse pour peu de temps sa place à "l'homme générique", prolétaire et universel dessiné par Karl Marx. Le messianisme est communiste, il est nourri par l'idée du progrès et du nouveau monde égalitaire à venir. Carl Schmitt décrira ce passage du religieux au mythe du progrès et dévoilera le premier les analogies propres à ces deux dynamiques.

Cependant le doute s'intalle rapidement. Le héros communiste et la "religion" scientiste des positivistes d'Auguste Comte s'apprètent à s'effacer devant "l'homme des foules au regard vague" décrit par le poète américain Edgar Allan Poe. A la notion de progrès se substitue lentement celle de changement. La finalité messianique, qu'elle soit chrétienne ou communiste, est remplacée par l'idéologie du changement qui devient en soi sa propre fin.

Petit à petit l'idée de progrès est abandonnée, l'homme lui même est au centre du cyclone. L'aventurier des conquêtes scientifiques se transforme en cyber machine (cyborg). "L'homme rédempté laisse la place à l'homme augmenté". Seul Friedrich Nietzsche perçoit l'inaboutissement de l'espèce humaine et en envisagera les conséquences pour "l'homme, le seul être non encore fixé" ! Martin Heidegger après la seconde guerre mondiale, trouvera les causes de cette révolution au sein du courant humaniste lui même qui, depuis la période de la Renaissance, n'aurait pas su mettre l'homme "à l'abri" en le plaçant assez haut ...

Carl Schmitt entrevoit le rêve d'une humanité affranchi du passé et du futur, dans "le paradis d'une pure temporalité". Mais les calendriers révolutionnaire (aboli en 1806) puis positiviste (élaboré par Auguste Comte) tentent vainement de succéder au calendrier grégorien. L'histoire se construit encore à partir des dates de référence du religieux.

Acte 3 : le changement est bien le nouveau dieu de notre époque. Toutes les activités humaines sont concernés par ce culte au détriment de l'homme lui même qui ne peut ni se ressourcer dans le passé, ni se projeter dans l'avenir. Sans point fixe ni point de fuite, il ne peut se projeter que dans un mouvement vide, privé de toute rédemption.

Friedrich Nietzsche a pressenti dans le "Gai savoir" (fragment 125) l'effacement à venir de l'horizon tout entier de l'homme et l'avènement du nihilisme : "rien ne tient, rien ne s'oriente". A la suite de Nietzsche, trois états du nihilisme sont identifiables : le nihilisme originaire précédant l'apparition de l'homme (du chaos surgit le temps qui ne va nul part, "le devenir ne peut pas cesser de devenir" - l'homme inventant l'horizon religieux pour donner du sens) ; le nihilisme chrétien et la tentative de régularisation par la création d'un horizon religieux ; le nihilisme haté proprement nietzschéien du "à quoi bon" et de la perte du sens qui annule tout.

Cependant le XXème siècle voit aussi le retour du refoulé chrétien au travers d'oeuvres comme celles d'Albert Camus.

La profondeur et l'amplitude du changement relève en fin de compte d'une victoire de l'ubris, d'une démesure à l'échelle du monde contemporain. Hannah Arendt dénoncera la première le concept de processus qui abolit toute loi morale, entraîne la divinisation du changement, à l'origine de cycles de développement infinis et hâtant l'avènement des conflits  mondiaux. La réalisation de la loi du mouvement préparant in finé la terreur totalitaire, l'abolition du sens et au delà la (non) justification des génocides (sic). Gilles Deleuze de cet ubris sans fond théorisant quant à lui l'existence d'un corps sans organe et l'avènement des réseaux virtuels ...

 

 


 

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